PROZA  21
R E V U E   L I T T E R A I R E   E T   D' A R T    V I S U E L
2 / novembre 2016

Aurel Maria Baros, directeur
Marius Mihet, Emil Lungeanu, rédacteurs associés
          Alistair Ian Blyth, english

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Proza 21 = ISSN 2501-2827 
          ISSN–L 2501-2827 
          Ex Libris Universalis,
          Bucarest, Roumanie

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Revue PROZA 21, no 2, table des matières
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1956, Radauti. Dramaturge, romancier, poète. Études de philosophie à Bucarest. Il fait ses débuts littéraires en publiant de la poésie dans la revue Luceafarul (1972). Son premier recueil de poèmes, Il neigera cette nuit, est publié en 1980 par Editura Albatros. Il quitte la Roumanie en 1987 et demande l'asile politique en France. Depuis 1990, il travaille pour Radio France Internationale (section roumaine).

Trente pièces de théâtre publiées et mises en scène dans trente pays. Prix européen de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (France, 2009) et Prix Coup de cœur de la presse (Avignon, 2008 et 2009). Il est le dramaturge le plus joué en Roumanie et ses pièces ont été primées autant par l'Union des écrivains que par l'Académie roumaine.

Matei Visniec a aussi publié plusieurs recueils de poèmes, de même que six romans écrits en roumain. Prix Jean Monnet de littérature européenne (France, 2016). En Roumanie, Prix Augustin Fratila pour le meilleur roman de l'année 2014. L'écrivain du mois d'avril 2016.

mATEI 
VIsNIEC

FRANCE
#  1
edito


la revue PROSE  21

Reload. Mot qui englobe le parcours de toute revue littéraire. De par la géométrie structurale rarement variable de cette dernière d'un numéro à un autre. Reload, donc. Pourtant, cette fois-ci, non pas à cause d'une norme quelconque. Mais parce que la structure est ici autre chose qu'elle ne paraît. Elle est un expansion pack. Principe de fonctionnement : dans le but de promouvoir un auteur, quel qu'il soit, PROSE 21 publie ses textes de création, des traductions de son œuvre, des chroniques portant sur ses livres, son portrait autoplastique et lui consacre, en même temps, un ample espace de dialogue (un entretien, par exemple). Or, vous l'aurez remarqué, les rubriques de notre revue correspondent à ces domaines précis. Vous ne serez donc pas surpris de retrouver dans ces pages six noms déjà présents dans le premier numéro. Chacun dans une nouvelle hypostase parmi celles que suppose un expansion pack. Un zoom. Pour promouvoir la création, la revue PROSE 21 revêt, dans une perspective nouvelle, la même mission qu'un agent littéraire.

Cependant, beaucoup de nouveaux noms viennent s'ajouter à ceux du premier numéro. Cela va de soi. L'expansion pack est, par excellence, englobant. Il dresse l'état des lieux des œuvres individuelles et, progressivement, de la prose d'aujourd'hui.

                                                                                       Aurel Maria Baros
   07 : : edito

   09 : :
Bucuresti. Proza  
                11 : : Dan Stanca
                21 : : Florin Toma
                29 : : Gheorghe Iova
                41 : : Serban Tomsa
                51 : : Varujan Vosganian

   63 : : Prozatori de astazi. Mutantii 2
                                de Aurel Maria Baros

   69 : :
Bump mapping
                71 : : Gheorghe Schwartz / Arad
                83 : : Petru Cimpoesu / Bacau
                93 : : Ovidiu Dunareanu / Constanta

101 : : Autoplastie. Horia Gârbea
         
                      de Horia Gârbea


105 : : Cei care strica jocurile: Mircea Horia Simionescu
                                de Aurel Maria Baros

117 : :
Spatiul Global
             119 : : Matei Visniec / Franta
             131 : : Nicolae Spataru / Republica Moldova

151 : :
Transdinamic
             144 : : Fernando Vallejo / Mariana Sipos
             151 : : English. Doina Rusti / Miruna Pinta, J.C. Brown
             157 : : English. Razvan Petrescu / Alistair Ian Blyth
             163 : : Français. Stefan Dimitriu / André Cadar

169 : : e’Nterviu
                          Alexandru Ecovoiu / Marius Mihet

181 : :
GPS
             181 : : Angelo Mitchievici
             185 : : Emil Lungeanu
             189 : : Marius Mihet

195 : : Proza tânara. Mihai Bogdan Ionescu-Lupeanu 
201 : : Vizual. Mitul Pandorei - Mita Vostok / Franta
photo: Louis Monier
Mateï  visniec


La visite de la Statue

      Karl fut assez déçu, une fois arrivé à Battery Park, de découvrir que la journée s’annonçait plutôt morose et que le ciel était couvert.
      « Pourvu qu’il ne pleuve pas », se dit-il en scrutant les nappes de brouillard qui flottaient au-dessus de l’océan.
      La statue de la Liberté était à peine visible, on aurait dit un fantôme qui jouait à cache-cache avec les regards des visiteurs et des badauds, une vague silhouette au milieu d’un no man’s land où la mer et le ciel se rejoignaient pour former ensemble une sorte de magma blanchâtre, diffus et remuant.
      – Je voudrais profiter de la visite gratuite, s’il vous plaît, dit Karl d’une voix solennelle lorsqu’il se trouva, enfin, devant l’un des guichets disséminés sur le quai de Battery Park.
      Il aurait bien voulu venir plus tôt, être même le premier visiteur à monter sur le bateau qui assurait la traversée vers l’Île de la Liberté, mais la fatigue l’avait tout simplement terrassé et il n’avait pas pu se réveiller à six heures, comme il l’aurait souhaité. Et pourtant, il avait bien demandé à son voisin, l’étudiant qui bouquinait toute la nuit sur le balcon d’à côté, de le réveiller à six heures, lorsque le jeune homme partait pour son travail.
      « Il faudra que je le gronde un peu, se dit Karl. J’ai failli gaspiller ma seule journée libre depuis six mois et même depuis que je suis en Amérique. »
      À quoi ça sert d’avoir obtenu, après mille tractations avec Brunelda et Delamarche, une journée off, si on n’arrive pas à la faire fructifier comme il faut ?
      – 50 cents, s’il vous plaît.
      Karl fut extrêmement étonné d’entendre la voix de l’homme qui se trouvait derrière le guichet. C’était, bizarrement, une voix qui lui rappelait celle de son père, et cela l’indisposa brusquement, et à vrai dire d’une manière assez brutale. C’était comme si son père s’était caché afin de l’espionner ou même de lui faire des reproches. « Pourquoi, Karl, gâches-tu ta journée avec une visite futile, pour te faire plaisir, quand tu sais comme le temps est précieux en Amérique, quand tu sais comme c’est important de gagner la confiance de tes employeurs, quand tu sais que chaque centime compte et qu’il faut le mettre de côté ? »
      – Mais, père, c’est une visite gratuite ! s’exclama Karl en se défendant, ce qui provoqua une montée d’irritation dans la voix du caissier.
      – J’ai dit 50 centimes, le ferry coûte 50 centimes, répéta celui-ci, tandis que les gens qui faisaient la queue derrière Karl commençaient à s’impatienter. Tu es aveugle ou quoi ? Qui t’a dit que la traversée est gratuite ? La traversée n’est jamais gratuite. C’est la visite qui est gratuite. La traversée, c’est une chose et la visite, c’en est une autre. Depuis quand es-tu chez nous ? Tu n’as pas encore appris à lire correctement une annonce ?
      – Mais si, fit Karl d’une voix de plus en plus timorée. Et justement, partout c’est marqué « gratuité totale de la visite aujourd’hui sur Liberty Island ».
      – Oui, sur Liberty Island, cria presque l’homme derrière le guichet. Mais ici on n’est pas sur Liberty Island. Prends donc ton billet pour la traversée ou bien laisse la place aux autres. Tu nous fais perdre du temps, jeune homme. C’est incroyable, dit-il encore, mais plutôt pour lui-même. Dès que quelque chose est annoncé comme gratuit, les gens deviennent fous. Et pourtant rien n’est gratuit en Amérique. Mais ils sont trop stupides pour comprendre cela...
      Karl comprit pour l’instant que toute négociation deve-nait inutile avec cet homme sans âge et acariâtre, et qui passait sûrement, comme le pire des prisonniers, dix ou douze heures par jour dans sa guérite – une sorte de cage étroite, pourvue d’une toute petite ouverture ovale par laquelle il communiquait, en vendant le même type de produit, avec le monde extérieur. L’âme de Karl fut inondée par une sorte de compassion pour cet homme qu’il avait harcelé. Karl fouilla dans la poche de son pantalon et sortit une pièce de 50 cents, tout l’argent qu’il avait sur lui et qu’il aurait plutôt employé pour s’acheter un sandwich au poulet et une bière sur Liberty Island. « Tant pis, se dit Karl, ce n’est pas la première fois que je vais passer une journée entière sans manger et sans boire, la statue de la Liberté mérite bien un effort. »
      Sur le ferry régnait une atmosphère de fête, malgré le manque de confort, car il était vraiment bondé. Toute une foule s’était déplacée pour cet événement : des familles au grand complet avec des enfants et même des nourrissons, des vieillards et même des personnes malades qui devaient être transportées en fauteuils roulants ou sur des civières. Il y avait, aussi, de nombreux ouvriers en salopettes ou habits de travail, et Karl eut l’impression que tous ces gens-là, pour une fois, avaient eu la permission (comme lui-même, d’ailleurs) de quitter leur poste afin de participer à un grand moment de jouissance collective. Le léger crachat qui accompagna le départ du bateau ne diminua aucunement l’enthousiasme des passagers. Certains se mirent à chanter une chanson irlandaise, ce qui indisposa un peu Karl, car on lui avait dit, avant de partir vers l’Amérique, de se méfier des Irlandais. Mais le fait qu’il y avait autour de lui plus de gens qui parlaient en italien, en russe ou en espagnol le rassura rapidement. Tout en essayant de ne pas se laisser écraser au milieu de la foule, Karl se sentit en quelque sorte protégé, comme s’il avait été accepté au sein d’une grande famille.
La traversée dura un peu plus de temps que prévu, juste-ment à cause du fait que le ferry était surchargé. Mais personne ne pensait à protester, au contraire, plus l’embarcation se rapprochait de l’Île de la Liberté, plus la joie des visiteurs devenait trépidante. Malgré le fait de n’avoir pas pu trouver un endroit assez convenable pour pouvoir scruter les nappes de brouillard dans la direction de la statue, Karl s’efforçait de capter chaque mouvement de nuage et toute possible apparition du monument à travers la couche de brume. Et de temps en temps, il y avait de courts éclaircissements et alors la foule saluait en hurlant soit un fragment de socle, soit un morceau de couronne, soit un arrière-bras... Plusieurs fois le rideau de brouillard fut déchiré par le vent et des pans entiers de la robe drapée de la statue apparurent dans toute leur splendeur et dans tout leur gigantisme, ce qui entraîna d’autres exclamations et des salves d’applaudissements.
      Le capitaine du ferry annonça par un mégaphone que le débarquement sur l’Île de la Liberté devait attendre encore un peu, car il y avait déjà trop de monde autour de « l’objectif touristique », ce qui risquait de produire des désagréments imprévus. Il était plus sage, en conséquence, d’attendre le départ d’une partie des gens qui avaient déjà visité la statue. Curieusement, la foule qui devenait de plus en plus impatiente autour de Karl, en le serrant en même temps de plus en plus fort, ne protesta d’aucune sorte, au contraire, plusieurs types blagueurs se mirent à crier « vive le capitaine ! », ce qui fut considéré comme une sorte de formule ma-gique pour faire oublier les inconvénients de l’attente, et c’est ainsi que presque tout le monde se mit à crier « vive le capitaine ! » dans une sorte d’euphorie générale grandissante.
      Mais Karl aurait bien aimé pouvoir commencer enfin la visite de la statue, car, d’après ses calculs, la matinée avait filé vite et il était déjà sûrement midi. Et avec toute cette foule et avec l’attente qu’il pressentait au pied de la statue et ensuite avec le retour à Battery Park, il risquait de rentrer chez Brunelda à la tombée de la nuit, or, sa maîtresse l’avait prévenu : « si tu rentres après le dîner et si tu vois que je suis couchée, tu ne frappes pas à la porte pour me rendre folle, tu couches dehors ! »
      Ce souci lié aux imprévus du retour grandissait peu à peu dans l’âme de Karl, comme un ver à l’intérieur d’une belle pomme. Il devenait plus sage, se dit alors Karl, de ne plus essayer de monter jusqu’à la couronne de la statue, ce qui était visiblement l’objectif de tous ces gens, et de se contenter d’une contemplation du monument strictement de l’extérieur, éventuellement de le contourner une ou deux fois avant de prendre, aussi vite que possible, le ferry de retour. Ce n’est pas sans un brin d’amertume qu’il envisageait maintenant ce scénario, même si son désir le plus profond était pourtant d’aller jusqu’au bout de la visite, d’autant plus qu’elle était gratuite. Et puis, il y avait encore un détail qui le troublait, et cela depuis le moment où le bateau qui l’avait emmené d’Europe avait accosté sur Ellis Island. À ce moment-là, pendant que le grand paquebot s’approchait de la ville de New York, Karl avait déjà aperçu, un tout petit peu, la statue, et dans son souvenir celle-ci brandissait dans sa main droite une épée. Or, maintenant, il eut l’impression que l’objet arboré par l’égérie de la liberté était plutôt une torche. S’était-il trompé le jour où il avait aperçu pour la première fois les rivages de l’Amérique, peut-être à cause de la fatigue ou bien parce que le bateau était arrivé devant la ville de New York très tôt le matin, quand la silhouette de la Statue de la Liberté se dessinait encore vaguement contre un ciel indécis ? Karl n’eut pas le courage de demander à quelqu’un, parmi les gens autour de lui et dont certains le regardaient d’un œil bienveillant, des éclaircissements. Sur certaines images qu’il avait aperçues furtivement et en vitesse, la statue arborait, paraît-il, une torche. Mais dans sa mémoire était encore gravée l’image d’une longue épée... « Bizarre, se dit Karl, je devrais avoir honte d’ignorer un détail tellement essentiel... »
      – L’Île de la liberté ! Tout le monde descend. Bonne visite !
      La voix du capitaine ne fut saluée, cette fois, ni par des applaudissements, ni par des exclamations de joie. Seulement Karl et deux ou trois enfants esquissèrent de vagues gestes d’enthousiasme. Toute la foule se concentra plutôt sur la sortie, soucieuse peut-être d’évacuer aussi vite que possible le ferry et de courir ensuite aussi vite que possible vers le socle gigantesque de la statue.
      « Les foules sont capricieuses », pensa Karl, qui ne se sentait plus protégé au milieu de la masse compacte des visiteurs. Au contraire, il eut l’impression d’être éjecté d’un cocon rassurant et poussé dans un torrent, entraîné mécaniquement vers une direction unique, avec une force inouïe et paralysante.
      À côté du débarcadère, sur une estrade, un orchestre composé d’une dizaine d’instrumentistes jouait quelque chose d’assez confus, un hymne qui aurait pu être celui de l’Amérique ou bien celui d’une autre nation. Plusieurs policiers munis de porte-voix dirigeaient les nouveaux arrivants vers l’entrée de la statue située à la base du socle. Karl fut effectivement impressionné par les dimensions de celui-ci, on aurait dit un vrai gratte-ciel de quinze étages. D’ailleurs, seul le socle était visible, la forme de Miss Liberty se perdait dans l’épaisseur du brouillard. La légère pluie qui avait accompagné le départ du bateau avait cessé, mais le ciel restait menaçant et capricieux. L’air était beaucoup plus frais sur l’Île de la Liberté et Karl se reprocha de ne pas avoir prévu cela, pour se munir d’un pull ou d’une parka. Quelle idée de partir en chemise pour toute une journée et, en plus, sans rien pour se couvrir la tête !






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Proza 21
      Au moment où Kart sentit la dureté du sol sous ses pieds, une sorte de fierté l’envahit ! Voilà, il avait quand même réussi, une partie de son rêve s’était concrétisée, il foulait le sol de l’Île de la Liberté. Pas question, en ce moment, de vouloir renoncer à la visite et d’essayer de prendre aussi vite que possible un ferry de retour. D’ailleurs, cela lui apparaissait comme impossible, la déferlante de la foule était parfaitement encadrée par des barres de protection, personne n’avait le droit de déambuler sur l’île à sa guise, tout le monde devait suivre le « sens de la visite », et se soumettre à un minimum de discipline.
      Malgré le fait que la descente du bateau s’était produite au pas de charge, le flot des visiteurs se vit encore bloqué sur la longue allée qui menait au socle et donc à l’entrée de la statue. Une certaine confusion régnait dans les esprits, car personne ne s’attendait à un tel engouement. Pendant que l’orchestre attaqua un autre hymne national qui aurait pu être celui de la France ou bien celui de l’Italie, les gens commencèrent à se poser toutes sortes de questions pratiques : combien de temps d’attente il y avait encore avant l’accès dans le ventre même de la statue ? Combien de marches à monter ? Est-ce que la descente se faisait par le même escalier ou par un autre ? Et jusqu’à quelle heure les ferries assuraient-ils le retour sur la terre ferme ?
      Impatients, les gens faisaient un tas de commentaires, parfois inquiets, mais l’atmosphère bon enfant ne diminuait pas pour autant. Ceux qui avaient apporté avec eux des paniers pleins de nourriture et de boissons entamèrent tout de suite leurs réserves, car l’air frais stimulait l’appétit et provoquait un petit creux dans l’estomac. Une odeur de saucisse et d’oignon parvint aux narines de Karl, mais il s’efforça de ne pas se laisser aspirer par des fantasmes alimentaires. Il se demanda plutôt si la fille qu’il avait aperçue en descendant du ferry, à quelques pas devant lui, était vraiment Clara. Et si le garçon filiforme qui l’accompagnait, accroché au bras de la jeune femme comme une sangsue, était vraiment Mack, l’ancien maître d’équitation de Karl, à l’époque bénie où celui-ci avait bénéficié de la protection de son oncle Jacob. Mais non, ce n’était pas possible, Clara et Mack étaient des gens riches, ils n’auraient aucunement pu être tentés par cette visite gratuite du symbole de l’Amérique. Ce symbole, il l’avait déjà chez eux tous les jours, sous la forme du fric amassé en grande quantité par leurs deux familles. Et puis, la Statue de la Liberté, ils auraient pu la visiter en yacht privé, le jour de leur choix, en plein été par exemple, en profitant d’un ciel clair, et non par un jour de novembre quand le temps devient instable et lourd, en chassant toutes les couleurs que la mer et le ciel peuvent engendrer en présence du soleil.
      – Ceux qui veulent acheter des billets pour les ascenseurs, à gauche, ceux qui veulent monter à pied, à droite.
      Karl abandonna vite ses rêveries en entendant cette in-formation transmise, elle aussi, par un porte-voix. L’homme qui séparait la foule en deux files d’attente était sûrement un agent chargé de l’ordre, mais portait des habits de clown. Il était d’autant plus drôle qu’il se déplaçait sur des échasses, ce qui lui permettait d’ailleurs de dominer le flux de visiteurs et d’asseoir encore plus son autorité.
      – Pour les ascenseurs, à gauche, pour monter à pied, à droite, répéta-t-il.
      Karl fut tout de suite tenté d’aborder l’agent-clown pour lui dire qu’il avait, lui aussi, travaillé en quelque sorte de la même manière, pour le Théâtre de la nature d’Oklahoma, où il avait eu justement la mission de divertir les gens qui attendaient le début du spectacle, en leur vendant des popcorns et des cacahouètes. Mais l’agent-clown était sans doute trop occupé pour se permettre un moment de bavardage avec Karl. D’ailleurs, les gens lui po-saient pas mal de questions concernant le prix de la montée avec l’ascenseur et le temps d’attente dans ce cas. « Étrange, se dit Karl, toute la ville de New York regorge de panneaux annonçant une visite „entièrement gratuite“ de la Statue de la Liberté, mais voici que le ferry n’est pas gratuit et maintenant, en plus, j’apprends que les ascenseurs aussi sont payants. » Mais les autres visiteurs n’avaient pas l’air d’être troublés par cette série de surprises, les gens s’informaient tout simplement sur ce qui les attendait et optaient ensuite pour la solution la plus convenable. Karl observa quand même que la file formée dans la direction de l’ascenseur restait assez mince, tandis que la plupart des gens continuait à avancer, malgré la lenteur, vers l’escalier. Même Clara et Mack, car il s’agissait d’eux, Karl n’avait maintenant plus aucun doute, avaient choisi la montée à pied.
      – Rangez-vous par lignes de huit. Par lignes de huit ou de neuf, s’il vous plaît, ordonna un autre agent d’ordre-clown, en proposant aussi aux visiteurs d’acheter, au prix de dix cents, une brochure racontant l’histoire de la Statue de la Liberté.
      Karl aurait bien voulu en apprendre un peu plus sur cet édifice monumental qui était aussi une prouesse technique et une œuvre d’art, mais il n’avait plus aucun sou dans ses poches. En revanche, il tendit l’oreille vers une famille d’Allemands, un couple avec deux enfants, qui avait acheté la brochure. Le père expliquait justement à ses rejetons qu’ils devaient monter 335 marches pour atteindre les pieds de la statue, et qu’ensuite il y avait encore 158 marches conduisant, par un escalier en colimaçon, à la tête de la statue.
      Karl sourit dans la direction du père qui comprit tout de suite que le jeune homme parlait allemand.
      – Ce ne sera pas facile, avertit, en riant, le père dont le gros ventre trahissait une certaine passion pour la bière et la bonne chère.
      Cependant, suite à l’empressement avec lequel les policiers et les agents d’ordre-clown organisaient la foule derrière tout un système de barres de protection, la file d’attente, malgré son épaisseur, avançait lentement mais sûrement. Karl put constater qu’il y avait à peu près autant de gens devant lui que derrière lui, et que d’autres ferries bondés continuaient à faire des allers-retours entre Battery Park et Liberty Island. Quelque part, à sa gauche, pas très loin, on devinait, à cause du vacarme provoqué, le flot de gens qui sortait de la Statue de la Liberté et qui se dirigeait, toujours très bien encadré par les agents-clowns, vers la station de ferries.
      Comme toujours lorsque les gens sont obligés de passer de longs moments serrés les uns contre les autres, quelques mots furent échangés et Karl engagea la conversation avec les personnes dans son immédiate proximité. À sa gauche, il y avait deux femmes assez âgées, mais apparemment l’une était la mère de l’autre. Karl ne fut pas capable, dans un premier temps, de comprendre qui était la mère et qui était la fille, tellement leur échange était incohérent. En effet, elles se chamaillaient tout le temps.
      – Arrête avec tes bêtises, quand on ne peut pas, on ne peut pas, répétait assez souvent l’une des deux, en se retournant ensuite vers Karl : vous avez l’heure, jeune homme ?
      – Non, répondait Karl aussi poliment que possible.
      – Moi, je vais vomir, si ça continue comme ça, disait de temps en temps la seconde femme, tout en essayant, elle aussi, d’impliquer Karl dans le dialogue : et ce monsieur ne va pas apprécier.
« Vomissez, vomissez, ça m’est égal », avait envie de dire Karl, mais il était trop bien élevé pour le faire. Le bavardage des deux femmes amusait assez fort Karl, qui faisait parfois des efforts pour ne pas pouffer de rire.
      – Et je te dis que j’ai un caillou dans le soulier.
      – Lequel ?
      – Je ne sais pas.
      – Mais ce n’est pas possible, Margot. Si tu as un caillou dans le soulier, tu dois le sentir. N’est-ce pas, jeune homme ? Ce n’est pas logique d’être embêté par un caillou et de ne pas savoir dans quel soulier il est. Concentre-toi, Margot ! C’est le gauche ou le droit ?
      À sa droite, Karl était flanqué par un homme ayant peut-être une quarantaine d’années muni d’une petite valise en cuir. Les angles de la valise paraissaient extrêmement éprouvés par le temps ou bien par une maladie qui ronge le cuir. Plusieurs dizaines d’étiquettes, collées sur le couvercle de la valise, trahissaient un parcours impressionnant à travers plusieurs pays. Karl déchiffra, sur l’une des étiquettes, le nom de l’hôtel parisien Le Ritz.
      – En effet, ce n’est pas un hôtel ordinaire, c’est un palace, expliqua le propriétaire de la valise, lorsqu’il sentit que les regards de Karl restaient longtemps scotchés surtout à cette étiquette-là.
      – Ah bon ! fit Karl d’une voix impressionnée qui fit plaisir au gaillard à la valise.
      Celui-ci affichait une sorte d’assurance supérieure, comme si sa présence parmi ceux qui voulaient visiter gratuitement la Statue de la Liberté était due tout simplement au hasard. L’homme avait l’air d’avoir débarqué le matin même d’un transatlantique et de s’être rué sur la statue seulement parce qu’il ne pouvait se permettre de passer plus d’un seul jour à New York.
      Au fur et à mesure que la file avançait vers la statue, l’entrée qui menait à l’escalier devenait en quelque sorte monstrueuse, du moins pour Karl. Il eut l’impression de voir une sorte de gueule d’animal gigantesque, une gueule largement ouverte et dans laquelle se perdait tout un flot de gens : hommes, femmes, vieillards, enfants, nourrissons. On aurait dit que la Statue de la Liberté prenait son repas, qu’elle se nourrissait en effet de tous ces êtres humains excités et heureux d’ailleurs de s’offrir comme nourriture. Mais, en même temps, la statue recrachait, par une autre porte, tout ce monde, toute cette « nourriture » bénévole. Karl sentit à nouveau le ver du doute s’agiter dans son âme. Il se passait quoi, en effet, à l’intérieur de la statue, avec tous ces gens ? Les recrachait-elle sans les avoir abîmés, sans les avoir métamorphosés en autre chose ? Sortaient-ils, tous ces gens, tout à fait indemnes après le parcours à travers le ventre du monstre ?
      Karl secoua la tête pour évacuer toutes ces images et pensées. Non, la Statue de la Liberté ne pouvait pas être un monstre, pourquoi se laissait-il envahir par de telles considérations ? Et puis, c’est normal (peut-être) que les gens sortent d’une telle visite, d’une telle expérience émotionnelle incroyable, en quelque sorte transformés, peut-être même tonifiés... C’est pour ça d’ailleurs, se rassura encore Karl, que les gens veulent la voir à tout prix, que toute personne qui met le pied à New York et en général en Amérique désire, un jour, faire un détour du côté de la statue, lui rendre hommage, lui dire tout simplement bonjour.
      – Bonjour, Karl ! n


                                                                                            [à suivre]